Quand la fiction devient réalité

octobre 10, 2009 at 12:20 (Uncategorized) (, , , , , , )

 Savita Bhabhi est l’héroïne de la première bande dessinée en ligne érotique indienne. Elle met en scène les aventures d’une femme mariée (comme le montrent son sari traditionnel, son bindi et son mangalsutra) qui s’adonne à des aventures de passage, comme son mari est le plus souvent absent. Comme on peut le lire sur ce site

 « Savita Bhabhi » est un savant mélange de traditions et de valeurs transgressées.

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Bien que des milliers de sites pornographiques soient accessibles en Inde, le gouvernement indien a bloqué l’accès au site de Savita Bhabhi en juin 2009, s’appuyant sur des lois anti-pornographies du pays. Malgré l’interdiction, Savita Bhabhi est resté un des sites les plus populaires du pays, et marque de plus en plus sa présence sur le web, notamment sur Wikipédia, Facebook et Twitter. Les fans revendiquent la levée de la censure, débattent des raisons de l’interdiction et partagent des astuces pour accéder au site tout en s’échangeant des pdfs de la bande-dessinée.

Cette histoire montre bien que les internautes restent maîtres sur la Toile. Une méthode efficace de censure ne semble pas être prête à être implantée sur Internet. Mais plus encore, il est intéressant d’étudier les raisons qui ont poussé les autorités indiennes à interdire ce site en particulier, parmi tant d’autres. Alors que certains ont pointé du doigt la mauvaise influence qu’amène le personnage et la transgression de valeurs traditionnelles, il me semble plutôt que ce qui a tant choqué chez Savita Bhabhi, c’est bien son réalisme. Elle n’est pas étrangère : comme les autres femmes du pays, elle porte son sari, son bindi… Si elle peut se permettre l’adultère et l’inceste, qu’est-ce qui empêche toutes les femmes du pays d’en faire autant? Qu’est-ce qui empêche tous les hommes de s’adonner à des aventures de passage? D’aimer et de désirer un personnage qui vit dans leurs ordinateurs, mais qui est exactement comme eux ? Contrairement aux autres personnages pornographiques diffusés dans le pays, Savita Bhabhi est aussi indienne que ceux qui l’admirent. Son existence est aussi réelle que celle d’une amie, d’une amante. Entre elle et ses admirateurs, il y a effacement du rapport d’altérité.

Lorsque nous avons visionné en classe le vidéo sur la réalité virtuelle dont j’ai oublié le titre, j’ai été agacée par l’absence de cette composante dans le discours qui était présenté. Je me répétais que, malgré le fait que les personnages virtuels qui nous entourent font partie de nos vies, nous savons bien qu’ils ne sont pas ‘nous’. Comme nos animaux de compagnie, nous pouvons les aimer et pourtant, nous n’en sommes pas amoureux. En parallèle avec ses réflexions, je me suis interrogée sur la définition de l’humain dans le contexte des transformations corporelles. J’en suis venue à me dire que finalement, est humain qui est reconnu comme tel. Que nos corps en viennent à disparaître ou que des ailes nous soient greffées au dos, les êtres humains sont un groupe social qui se reconnaît comme Même, eu égard d’une quelconque essence, qu’elle soit corporelle ou logée dans la conscience. C’est d’ailleurs le processus qui est à l’oeuvre dans ‘L’île du Dr. Moreau’. Lorsque Prendick croit que les créatures qui habitent l’île étaient originellement des humains, il juge horribles et innacceptables les expériences du Dr. Moreau. Lorsqu’ils sont de la même espèce que lui, il compatit à leurs souffrances. Lorsque Prendick apprend qu’il s’agit plutôt du contraire, le discours qu’il porte sur ces créatures est tout autre. Dorénavant considérés comme des monstres, ces personnages doivent être dominés et peuvent être tués sans autre procès : ils sont Autres.

 Pour revenir à Savita Bhabhi, que se passe-t-il lorsque des personnages fictifs sont reconnus comme Mêmes, comme des êtres humains? Le sont-ils pour autant? Ayant toujours vécu dans un monde de représentations, est-ce que l’humain peut encore à faire la différence? Si les personnages virtuels sont considérés comme humains, non seulement peuvent-ils être objet de désir, mais aussi objet d’amour. Des êtres sans corps peuvent-ils être objets d’amour? La survivance des gènes est annihilée, l’espèce en vient à jouer contre elle-même. Puisque la reproduction fait partie des critères intrinsèques à la définition du vivant, comment qualifier l’humanité ? Est-elle même vivante?

Je me laisse une fois de plus emporter. Pourtant, lorsque j’ai ouvert Twitter ce matin, Marge Simpson était le premier ‘trending topic’. Environ une heure plus tard, 1500 gazouillis supplémentaires avaient été rédigés à son sujet. En novembre 2009, la couverture de Playboy sera pour la première fois dédiée à un personnage animé :

marge_playboy

4 commentaires

  1. mash69 said,

    Peut-être au bout du compte, les relations humaines sont beaucoup moins réelles qu’on le croit.
    sans doute, devrais-je poser la question ainsi, qu’est-ce qui rend la relation entre Marge et Homer, Léon et Sophie ou Prendrick et Moreau, moins réel qu’ Angelina Jolie et Brad Pitt, Clinton et Hilary, ou Claude et sa femme…

    Finalement, ce n’est pas tant les êtres qui comptent, mais bien peut-être bien la dynamique ?
    je dis sans doute n’importe quoi, désolé de me lamenter sur ce blog…mais à force de n’être que Mash69…je me sens comme Doubrovsky, plus tout à fait un homme, rien de plus qu’un « être fictif ».

    • Tanya said,

      Merci Mash69 pour ton commentaire. Je suis d’accord avec toi jusqu’à un certain point : il est pertinent et important de remettre en question le concept de réalité.
      Il reste qu’à un certain moment dans un certain lieu, Léon et Sophie ont été deux corps qui se sont touchés et sentis, même s’ils ne sont maintenant que deux personnages enfermés dans l’imaginaire débordant de VLB. C’est la même chose pour Brad et Angelina.

      Et même si nous pouvons nous sentir fictifs et parfois remettre en question notre réalité, si toi ou moi, dans toute la matérialité de nos corps, on voulait mettre en action un désir pour Marge Simpson, comment on ferait pour la toucher? Peut-être que finalement, il n’est pas tant question de réalité que de plasticité? Je n’ai pas de réponse, moi aussi je me lamente finalement…

  2. Est humain, ce qui est reconnu comme tel ? « walid's Blog said,

    […] octobre 12, 2009 à 6:07 […]

  3. Matt and Dery-Obin « L'extrémité digitale said,

    […] physique très discutable, mais peut-être cela nous donnerait-il une piste de réponse à l’assertion de Tanya, est humain qui est reconnu comme […]

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